Levures indigènes vs Levures sélectionnées : Quand la microbiologie révèle le terroir.
Acteurs invisibles mais essentiels, les levures jouent un rôle clé dans la naissance du vin. Au-delà de la fermentation, leur origine influence profondément le style, les arômes et l’expression du terroir. Entre levures indigènes et levures sélectionnées, ce choix technique révèle une véritable philosophie de vinification, que nous vous proposons d’explorer ici.
Hortense
2/2/20264 min read


Levures indigènes vs Levures sélectionnées : Quand la microbiologie révèle le terroir.
Dans l’élaboration d’un vin, la levure est souvent réduite à une simple fonction biochimique : transformer le sucre en alcool. En réalité, elle constitue l’un des leviers les plus subtils et déterminants du style final.
Le choix entre levures indigènes et levures sélectionnées ne relève pas uniquement de la sécurité fermentaire, mais d’une véritable orientation œnologique et philosophique.
Là où les levures sélectionnées visent la maîtrise et la reproductibilité, les levures indigènes s’inscrivent dans une recherche d’expression microbienne du terroir, souvent plus complexe, plus imprévisible, mais aussi plus singulière.
La levure : Acteur biochimique majeur de la fermentation
Les levures sont des champignons unicellulaires capables de métaboliser les sucres (glucose, fructose) en produisant :
éthanol
dioxyde de carbone
glycérol
esters aromatiques
alcools supérieurs
acides volatils
composés soufrés
La fermentation alcoolique n’est donc pas une simple transformation chimique, mais un processus métabolique complexe impliquant des dizaines de voies enzymatiques.
Chaque souche de levure possède un profil métabolique distinct, influençant directement :
l’intensité aromatique,
la texture en bouche,
la perception d’acidité,
la stabilité du vin.
Les levures indigènes : Une diversité microbiologique unique
Les levures indigènes — aussi appelées levures autochtones ou sauvages — regroupent l’ensemble des souches naturellement présentes :
sur la pruine du raisin,
dans les sols viticoles,
sur le matériel de cave,
dans l’air ambiant du chai.
Contrairement à une idée reçue, il ne s’agit pas d’une seule levure, mais d’un écosystème dynamique.
La fermentation spontanée débute souvent avec des levures non-Saccharomyces (Hanseniaspora, Metschnikowia, Pichia…), puis laisse progressivement place à Saccharomyces cerevisiae, plus résistante à l’alcool.
Cette succession microbienne crée une stratification aromatique difficilement reproductible avec une seule souche commerciale.
Microbiote et terroir : Une dimension encore sous-estimée
Le concept de terroir ne se limite plus aujourd’hui au trio sol–climat–cépage.
La recherche moderne parle de plus en plus de “terroir microbien”.
Chaque vignoble possède une signature microbiologique spécifique liée à :
la géologie,
l’humidité,
l’exposition solaire,
la biodiversité environnante,
l’historique cultural,
l’architecture du chai.
Les levures indigènes deviennent alors un vecteur invisible d’identité géographique.
Elles traduisent non seulement le raisin, mais aussi l’environnement global dans lequel il a évolué.
Complexité aromatique et interaction inter-levures
Les fermentations indigènes sont caractérisées par une cohabitation de souches produisant des interactions métaboliques croisées :
production d’esters fruités plus variés,
modulation de l’acidité volatile,
synthèse accrue de glycérol,
développement de notes florales, épicées ou fermentaires fines.
Certaines levures non-Saccharomyces peuvent, par exemple :
libérer des thiols aromatiques,
transformer des précurseurs aromatiques du raisin,
adoucir la perception d’alcool.
Ce phénomène de synergie microbienne participe à une impression de profondeur et de relief en bouche que l’on qualifie souvent — à tort ou à raison — de “vibration du vin”.
Les limites techniques des levures indigènes
Mettre en avant les levures indigènes ne signifie pas ignorer leurs contraintes réelles.
Risques fermentaires
départ lent,
arrêt de fermentation,
production excessive d’acidité volatile,
développement de micro-organismes indésirables.
Instabilité aromatique
Certaines levures sauvages peuvent générer :
notes animales,
odeurs d’œuf (réduction),
phénols volatils,
dérives oxydatives.
Dépendance au millésime
Une année humide ou très chaude peut modifier profondément la flore levurienne présente sur les baies.
C’est pourquoi l’usage de levures indigènes exige une maîtrise technique élevée, une hygiène rigoureuse et une observation constante.
Levures sélectionnées : l’efficacité contrôlée
Les levures sélectionnées sont issues d’isolements en laboratoire puis multipliées industriellement.
Elles offrent :
cinétiques fermentaires rapides,
tolérance élevée à l’alcool,
profils aromatiques prédictibles,
réduction des risques microbiologiques.
Elles sont souvent choisies pour :
renforcer le fruité primaire,
accentuer la fraîcheur,
éviter les déviations.
Cependant, cette standardisation peut conduire à une homogénéisation sensorielle, surtout lorsque les mêmes souches sont largement utilisées dans différentes régions du monde.
L’expression “pure” du terroir : Mythe ou réalité ?
Parler de pureté est délicat, car le vin reste une construction humaine.
Néanmoins, les levures indigènes permettent souvent :
une traduction plus fidèle du millésime,
une interaction plus directe avec la matière première,
une complexité aromatique moins formatée,
une empreinte microbienne locale difficile à imiter.
La pureté ne signifie pas absence d’intervention, mais cohérence entre le raisin, le lieu et la fermentation.
Le rôle du vigneron devient alors celui d’un chef d’orchestre microbiologique, accompagnant plutôt que dirigeant.
Vers des approches hybrides
De plus en plus de domaines adoptent des stratégies intermédiaires :
fermentations spontanées surveillées,
ensemencement tardif en cas de blocage,
sélection de levures issues de leurs propres parcelles,
vinifications parcellaires comparatives.
Cette approche reconnaît la valeur expressive des levures indigènes tout en conservant une marge de sécurité.
Conclusion : La levure comme signature invisible
Au-delà de la simple technique, le choix des levures révèle une vision du vin.
Les levures sélectionnées incarnent la précision, la continuité et la sécurité.
Les levures indigènes incarnent la diversité, l’imprévu et l’identité territoriale.
Dans une quête d’expression la plus authentique possible du terroir, les levures indigènes apparaissent comme un outil puissant — non pas parce qu’elles seraient systématiquement supérieures, mais parce qu’elles permettent au vin de porter en lui une mémoire microbiologique du lieu.
Le vin n’est alors plus seulement le reflet d’un cépage ou d’un sol, mais celui d’un écosystème vivant, invisible et profondément singulier.
Apprendre, comprendre et réviser le monde du vin.
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